Pourquoi diable a-t-il fallu 613 jours pour enfin parvenir à former un gouvernement bruxellois ? Parce que l’exercice relève selon moi de trois disciplines à la fois : celle de la psychologie, essentielle pour les relations humaines ; celle de la question linguistique, indissociable de notre petite terre d’héroïsme et particulièrement de sa capitale ; celle enfin de l’arithmétique liée aux élections.
Les élections justement. En juin 2024, les socialistes ont dû encaisser une défaite qu’ils n’avaient pas anticipée. Premier réflexe à la tête du parti : choisir l’opposition, se ressourcer, se remettre… Bref, sur le plan psychologique, le vaincu a besoin de digérer face à un vainqueur pressé de cueillir les fruits de la victoire.
C’est ici qu’intervient l’arithmétique : en Wallonie, il y a deux partis vainqueurs qui, ensemble, obtiennent plus de 50% des voix. MR et Engagés ont tôt fait de sceller un accord de majorité. À Bruxelles, c’est plus compliqué : ces deux partis ont besoin du PS. L’arithmétique doit se combiner à une solide dose de psychologie. À la fin des années 80, Jean-Luc Dehaene, appelé par le Roi à former un gouvernement, lui avait répondu : « Sire, donnez-moi cent jours ». Le temps nécessaire pour dépasser colère et rancœurs et restaurer la confiance entre les partis concernés. Cent jours, d’accord, mais pourquoi en a-t-il fallu six fois plus ?
Parce qu’à cette équation classique de la politique belge s’ajoute ici une troisième variable : le système bruxellois, unique en son genre. Nous entrons ici dans des considérations linguistiques et leurs conséquences institutionnelles dont nous avons le secret.
Résumons : au début de ce siècle, on a cru avoir une bonne idée : figer le nombre des élus bruxellois francophones (72) et néerlandophones (17) avec l’objectif de garantir une représentation minimale aux Flamands de Bruxelles. Le jour du scrutin, l’électeur bruxellois choisit donc son collège linguistique avant de choisir le parti pour lequel il vote. En 2009, 11% avaient choisi les listes flamandes ; 15 ans plus tard, en 2024, ils étaient 17%. Pourtant, les Flamands de Bruxelles sont de moins en moins nombreux. Cela signifie donc que de plus en plus de francophones votent pour des listes flamandes où il est plus facile d’obtenir un élu. Ce phénomène explique largement le succès de Groen et de Fouad Aidar. La conséquence est une dispersion importante des voix, raison pour laquelle il faut quatre partis flamands dans la coalition bruxelloise pour obtenir de justesse une majorité côté flamand.
Morale de l’histoire : les politiques bruxellois viennent d’arriver à concilier psychologie, arithmétique et linguistique pour enfin former un gouvernement. La question est de savoir s'ils y parviendront encore la prochaine fois sans réformer le système. Comme le dit un premier ministre, quand on élabore un projet politique, le cheval se transforme parfois en chameau. Et autant le dire, en français comme en néerlandais, le chameau bruxellois n’a pas vraiment bonne mine. | |